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Le dernier restaurant

Johnson Calling

« Loin de moi l'idée de me plaindre, mais allez vous enfin nous dire qui vous êtes? »

Wedge n'était pas très à l'aise en présence du mystérieux vieil homme. Il était venu le chercher à son travail, avec un Cid qui affichait depuis lors une expression mi-figue, mi-raisin, probablement dépassé par les événements. Pour une raison inconnue, le technicien paraissait d'une certaine façon moins confiant que Wedge, ce qui se traduisait par des marmonnements plus soutenus que d'habitude. L'inconnu les avait emmenés dans un vaisseau personnel à la forme unique. Cela semblait indiquer un bâtiment construit sur mesure, mais il avait un aspect tellement miteux que c'était difficile de penser que quelqu'un ait payé le coût astronomique d'un design original pour cet engin. Ils étaient à présent dans le restaurant le plus réputé de Port Adams, dans une salle privée. En guise d'ambiance sonore, une musique antique sortait des murs. L'artiste chantait dans une langue inconnue, et grattait ce qui devait être une sorte de guitare antédiluvienne.

« Je me suis déjà présenté je crois, répondit le vieillard. Encore un peu de vin?
- Merci. Oui, vous m'avez donné un nom : « Robert Johnson ». C'est un nom très banal... Ça ne me dit pas qui vous êtes, ni pourquoi vous nous offrez ce somptueux repas.
- Il n'y a pas de meilleure façon de discuter qu'autour d'un bon repas. »

Cid contemplait la carte avec une attention à moitié feinte. Il avait vraiment du mal à choisir son menu, mais il tentait aussi tant bien que mal de s'extraire de la discution pour le moment. La métamorphose de la momie qui l'avait accueillie dans le bureau secret de l'astéroïde en ce vieil homme de quatre-vingt ans en bonne santé qui les invitait à manger l'avait stupéfié. Le fait qu'il soit maintenant bien habillé, rasé de près et ait les cheveux à une longueur raisonnable et impeccablement coiffés n'expliquait pas entièrement le phénomène.

Il y eu une ou deux minutes de silence pendant que « Robert Johnson » dégustait son verre de vin, puis ce-dernier reprit la parole :

« Bon, je vais arrêter d'esquiver vos questions. Pour vous répondre, je ne suis qu'un riche retraité. Et si je vous ai invités à dîner ce soir, c'est que je vais avoir besoin de vous.
- De nous? Pourquoi donc? Cid est un bon mécano, mais il n'est pas le seul, quant à moi, je n'ai de valeur qu'en tant que pilote de vaisseau-ville. Enfin vaisseau-monde maintenant, je suppose... Vous naviguez très bien vous même dans votre... transport personnel.
- Avez-vous déjà pensé à piloter un astéroïde?
- Pardon?
- Vous avez bien entendu : je compte me déplacer avec l'astéroïde sur lequel j'habite en ce moment.
- Ça risque d'être difficile, intervint Cid. Pour commencer, cet astéroïde appartient aux Chantiers Spatiaux de la Ceinture.
- Non, il m'appartient toujours. Je l'ai proposé en location dès que j'ai entendu parler des attentats. Les astéroïdes abandonnés avec des installations de montage en état de marche sont rares, et le prix de la location est vraiment avantageux. »

Ce détail avait intrigué Cid quand on lui avait fourni le rapport de l'inventaire. Si les astéroïdes miniers sont fréquemment abandonnés en l'état lorsqu'il ne sont plus rentables, les chantiers sont à peu près toujours revendus et réutilisés dans la semaine quand une entreprise ne peut plus en assurer la maintenance.

« Si vous le dites. À vrai dire, je me demande pourquoi vous avez ces installations chez vous. Vous avez dit que vous étiez retraité, vous étiez dans la construction, PDG d'un chantier spatial ou un truc du genre? demanda Cid.
- Non non, rien de tout ça. Il n'y avait que de vieilles installations minières quand j'ai emménagé dans ce rocher. J'ai fait construire tout le reste après.
- Pourquoi?
- Pour passer le temps. J'ai construit mon vaisseau dans cet atelier.
- Je vous demande pardon? »

La surprise fit s'étrangler Wedge qui buvait son verre de vin en écoutant l'échange d'une oreille attentive. L'homme aurait pu annoncer qu'il avait fait son lit le matin de la même façon.

« Ça m'a pris beaucoup de temps, et je ne suis pas tout à fait satisfait du résultat, concéda Johnson. Sans déconner? répliqua Cid tandis que Wedge était toujours secoué d'une violente quinte de toux.
- Je sais ce que vous pensez, mais son aspect est parfait. Le principal défaut est sa vitesse : je n'ai pas les compétences nécessaires pour améliorer les moteurs sans risque.
- Vous avez des goûts étranges monsieur Johnson. Mais pour ce qui est de la vitesse, je pourrais sans doute faire quelque chose. Je vous ferai un devis demain si vous le désirez.
- Merci, mais il y a d'autres priorités. Pour le moment, je voudrais que vous fassiez bouger mon astéroïde. »

L'expression du vieillard, jusque là amusée, se fit soudain très sérieuse. Plus que sérieuse... Johnson, pour une raison qui échappait à Cid apportait plus d'importance à cette rencontre qu'il ne le laissait montrer. Et on abordait les sujets sensibles.

« Ça va demander plus que quelques heures après le boulot ce que vous me demandez là. Et il me faudra une équipe entière de techniciens. Vous allez devoir convaincre mes patrons, c'est eux que vous auriez dû inviter ici.
- Vos supérieur ne sont pas ceux que je côtoierai pendant les travaux. Mais ne vous en faîtes pas, je négocierai avec eux. C'est tout simple, je vais tester les prototypes des propulseurs conçus pour l'arche. Gratuitement, bien sûr, ça devrait rendre possible un certain nombre de choses... Nous testerons aussi l'interface de pilotage, c'est pourquoi j'aurai aussi besoin de vous, fit le vieillard en regardant le pilote.
- Tout ceci est fort intéressant, intervint Wedge quand il fut de nouveau capable de s'exprimer, mais à quoi va bien pouvoir vous servir votre astéroïde mobile?
- À sauver l'humanité, tout simplement.
- Ben voyons... fit Cid.
- Ce n'est pas aussi dur que ça en a l'air, je l'ai déjà fait. »

Devant l'énormité de l'affirmation, Cid et Wegde ne surent que répondre, persuadés d'être en présence d'un fou. Robert Johnson riait de leurs airs ahuris, mais il n'y avait aucun doute qu'il était sérieux en prétendant avoir sauvé le monde. Il y eu un long silence, puis un serveur entra pour prendre les commandes...

« Jet, du nouveau avec les interrogatoires?
- Non chef, c'est à n'y rien comprendre. Différents attentats semblent avoir été décidés par des groupes indépendants, qui n'avaient pas connaissances des autres groupes, ni des autres attentats planifiés. Ils auraient simplement eu la même idée au même moment.
- Impossible. Il y a forcément quelqu'un derrière tous ça. Combien avons nous de revendications ?
- Plusieurs centaines... Nous avons démantelé plus de la moitié des organisations revendicatrices. La plupart n'était que des bandes d'amateurs, impossible qu'ils aient planifié le moindre attentat par eux-même. Et pourtant ils l'ont fait. Et aucune piste d'une éminence grise derrière elles, à par ça.
- Même les chefs sont persuadés d'avoir agi pour leur compte.
- Nous avons donc un adversaire très prudent. Incroyablement prudent même, si nous n'avons pas d'indice malgré toutes les personnes que nous avons arrêtées. Pour un peu, je croirais presque à une coïncidence. Alice, tu as trouvé la dame de cœur?
- Et non mon lapin. Je voudrais pas que tu te fasse des cheveux blancs, mais les gardes de Vescaf sont aussi prudents dans la matrice que dans la vie réelle. Les types que j'ai réussi à traquer ne semblent pas avoir le moindre lien avec aucun des autres et en tout cas aucun avec les gardiens, mais vous trouverez plus de chose en leur parlant directement.
- C'est déjà fait, répondit Jet. Ils étaient parmi les plus faciles à interroger, de l'avis général. Ils n'ont pas donné plus de résultats que les autres ceci dit. C'est une perte de temps! Et qu'allons nous faire de tous ces prisonniers, chef?
- Le vieux singe devra s'occuper de ça. Il va sûrement râler, mais notre travail est d'arrêter les coupables, pas de leur servir d'agent immobilier. D'ailleurs on va aller les chercher. Nos ennemis sont les gardiens de Vescaf. Aussi organisée soit-elles, une organisation pareille laisse des traces. Et si nous ne les trouvons pas, nous pouvons nous attendre à un beau bordel.