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Mist

La bataille faisait rage depuis plusieurs jours. Le bruit des combats ne se taisait jamais. Entre le manque de sommeil et le cycle jour/nuit d’une dizaine d’heures seulement, j’avais perdu toute notion du temps. Les beaux idéaux pour lesquels je m’étais engagé dans cet enfer était eux aussi oubliés. La seule chose qui comptait à ce moment là, c’était me battre pour vivre, me battre pour vaincre. Nous étions tous à bout de nerfs, bien sûr : la mort pouvait venir à chaque instant. Une balle perdue, ou un tir de laser... si ce n’était pas un sniper, voire un bombardement ennemi ou allié. Il y avait juste trop de raisons de mourir sur cette planète pour se permettre d’y penser. Certains de mes camarades avaient disjoncté. Il y avait ceux qui se détachaient totalement de leur environnement, qui ne disaient rien et se concentraient sur ce qu’ils avaient à faire. Ceux-là avaient de la chance. D’autres faisait des crises de délire, devenant dangereux pour nous. Beaucoup n’avaient pas survécu à leur folie, à cause de camarades à fleur de peau. D’autres encore se mirent à accomplir des rituels sans queue ni tête, impliquant parfois les hommes qu’ils avaient vaincus. Ces derniers n’étaient pas non plus nombreux à survivre aux jugement de leur pairs.
À vrai dire, je n’étais pas certain d’avoir encore tous mes esprits : Entre autres signes troublants, j’étais impatient de retourner au combat. Impatient de tuer mes ennemis de quelque manière que ce fût. Je ne saurais affirmer ce qui provoquait chez moi cette hâte à reprendre le carnage. Était-ce le besoin d’action ? L’angoisse de l’attente ? Ou bien avais-je simplement pris goût à tout ça ? La vérité c’est que je ne m’autorisais pas à me poser ces questions. C’était dangereux de réfléchir. À la place, je fumais ma dernière cigarette, l’esprit vide.

Tout d’un coup, une explosion fit s’effondrer le bâtiment dans lequel nous étions réfugiés, l’éventrant en deux. Je tombais du premier étage dans les décombres... Une chance. Ma combinaison de combat me protégea de la chute et de celle de l’immeuble. Une petite merveille de technologie cet habit : à la fois, armure, scaphandre et exosquelette, résistant autant aux coups qu’aux balles standards, une exclusivité de notre armée ! Évidemment ceux d’en face avaient des lasers et autres armes étonnamment efficaces pour les traverser.
Ceux qui restèrent à l’étage furent récompensés par un tir nourri, et derrière eux, l’immeuble continua de se désagréger. Mon interface optique m’apprit que mon unité se défendait bien, mais pas assez. Des soldats des deux camps tombaient à une vitesse effrayante, mais les autres étaient juste trop nombreux. Bientôt, des ordres arrivèrent : Tous les hommes au rez-de-chaussée devaient se regrouper et contourner l’assaillant pour le prendre sur le flanc. Facile : il occupait tout le boulevard sur cinq cent mètres. Nous étions en effectif à peine suffisant, si notre plan fonctionnait, cela ne ferait qu’égaliser les chances.

Nous dépassâmes rapidement l'ennemi, malgré les décombres qui entravaient notre avancée, puis nous chargeâmes, mitrailleuse au poing, dans un élan de fureur dévastatrice, sans cesser de tirer jusqu’à arriver au contact. Le temps de comprendre ce qu’il se passait, ils avaient essuyé de lourdes pertes, mais ces soldats de métier ne mirent pas longtemps à répliquer. Le premier adversaire que je rencontrai en arrivant au contact m’aurait transpercé d’un tir de laser si j’avais était moins rapide. Je lui brisai le crâne d’un coup de crosse sur la tempe. Les cinq minutes qui suivirent furent effroyables. J'avançai au milieu de la mêlée, frappant pour tuer. À un moment indéterminé, j’abandonnai mon arme à feu pour mon poignard. Mon esprit était uniquement concentré sur une chose : tuer ceux qui en avaient après moi et mes camarades. Et dans cette abominable confusion, je me sentais... vivant.

Et tout d’un coup, nous avions gagné. Nous avions été décimés malgré nos effort, mais nos agresseurs avaient payé le prix fort. Encore hébété par le combat, je parcourus quelques mètres jusqu’à un tas de gravas pour me reposer. L’excitation redescendit plus vite que je ne m’y attendais, sans doute à cause de l’accoutumance. Mon armure me semblait plus lourde que jamais et je faillis perdre l’équilibre en m’asseyant. Puis je fermai les yeux.

L'adrénaline avait éclairci mon esprit. Je me souvenais à présent ce qui m’avait conduit ici. Ce n’était pas simplement un accès de patriotisme qui m’avait poussé à devenir un soldat. J’avais toujours recherché l’affrontement. Pas seulement les combats physiques, même si je n’avais jamais été très bon en joute verbale. Malgré tout, j’avais rarement perdu une occasion de me disputer tant que les conséquences semblaient minimes. Je m’étais trompé bien sûr. Souvent. Je ne comptais plus les fois où je me mis dans des situations invraisemblables. Comme cette fois où je me disputai avec ce recruteur.

Ça se passa sur Dedoum, une planète désertique, dont les zones polaires bénéficiaient d’un climat tropical et des deux seuls océans de la planète. J’étais en vacances, seul. Une autre conséquence non maîtrisée de mon amour du conflit : ma compagne de l’époque m’avait quitté. J’écumais donc les bars locaux plutôt que de rester dans le village touristique. Les visiteurs étant généralement assez peu enclins à la violence et la sécurité veillant au calme des lieux, ces derniers devinrent rapidement d’un ennui mortel pour quelqu’un comme moi qui ne cherchait qu’à se vider l’esprit à coups de poings. Dans cette optique, les autochtones étaient beaucoup plus compréhensifs et arrangeants. Ce jour là, un homme en uniforme était venu prêcher la fibre patriotique et la gloire de tuer les barbares menaçant la civilisation. Je n’avais pas envie d’entendre son baratin et je lui expliquai poliment que s’il ne se taisait pas, je me ferais un plaisir de le raccompagner dehors avec usage non mesuré de la force. À la réflexion, mon intervention devait bien comprendre quelques grossièretés bien senties. Toujours est-il qu’il me mit au défi de le vaincre, pariant mon enrôlement contre l’abandon de sa campagne de recrutement.
J’étais trop heureux de trouver un adversaire. Mais après quelques échanges, il fut évident que j’étais largement surclassé. Pourtant, je ne pouvais pas m’avouer vaincu alors que je pouvais encore me battre. À ce moment-là, je croisai le visage d’une jeune femme aux yeux et aux cheveux noirs. Elle m’observait d’un œil intéressé, et je me promis d’aller la voir après le combat, avec l’espoir de passer ma nuit avec elle. Ce regard me fit oublier que je ne pouvais pas gagner. Mais l’assaut suivant me rappela durement à la réalité. Je devais me réveiller quelques heures plus tard dans l’hôpital militaire de Dedoum Nord. Je signai pour m'enrôler en regrettant seulement de n’avoir pas pu revoir la femme aux cheveux noirs.

Je fis mon baptême du feu sur un monde arriéré dont j’oubliai bien vite le nom. Les colons avaient voulu vivre plus simplement, abandonnant progressivement certaines technologies. Les technologies militaires avaient été dans les premières à disparaître, considérées comme inutiles sur une planète mono-gouvernementale. Peu à peu, la culture de cette planète avait divergé de la culture interstellaire. Mais ce ne fut que lorsque ses habitants voulurent faire sécession que les choses devinrent sérieuses. L’Union Solaire refusa, alors ils brûlèrent l’ambassade. C’était à ce moment que j’intervins, avec mon unité de combat.

Nous étions supérieurs en nombre et notre équipement moderne nous donnait un avantage décisif. Les rebelles n’avaient aucune chance, dès le départ. Pour les vétérans, cette guerre n’en était pas vraiment une, c’était plutôt... Une récréation. Je ne peux pas parler pour le reste de mon unité, mais je dois avouer que j’étais en revanche terrifié, en dépit de ma combinaison de combat qui me rendait presque invulnérable face aux armes obsolètes des séparatistes. Cependant la terreur ne m’avait jamais empêché d’agir, et je fis même preuve d’un certain héroïsme qui me valut quelques promotions. Vers la fin de la guerre, je fus chargé d’escorter un ambassadeur qui devait rencontrer un homologue pour négocier la reddition de la planète. J’avais une vingtaine d’hommes sous mes ordres. Nous voyagions dans un véhicule blindé, vers un territoire soi-disant neutre. Quoi qu’il en soit, le trajet se déroula sans heurts. L’ambassadeur était une ambassadrice. Elle semblait étonnement calme et décontractée, pendant que de mon côté, l’angoisse ne me quittait pas. Elle me fit parler. Avec ses yeux noirs bordés de rides légères et son sourire d’ange, elle inspirait immédiatement confiance, ce qui était sans doute ce qu’on attendait d’un diplomate. Je lui racontai alors comment j’avais été enrôlé, mon année d'entraînement et mon vécu de cette première expérience de la guerre. Je ne lui parlai pas de la peur. Ce n’est pas quelque chose sur laquelle on veut s’étendre quand on essaye d’impressionner quelqu’un. Encore moins devant ses camarades soldats, surtout quand on est sensé les commander.

L’arrêt des combats a été signé peu après. Je ne me suis jamais intéressé aux détails. Je fus décoré et mis en réserve, en attendant ma prochaine affectation. La terreur me laissa tranquille au moment où je quittai l’astre anonyme, mais l’ennui vint bientôt combler le vide laissé. Pendant les mois qui suivirent, ma seule volonté était de retourner au combat. Je fis l’erreur que font beaucoup de soldats désœuvrés : je passai mon temps à boire et à faire des conneries avec des complices. Je finis par casser le nez d’un officier parce qu’il me faisait la morale. J’avais bu un peu trop ce jour là. Le lendemain, je passai en cour martiale et je fus dégradé au rang de simple soldat. En outre, j’écopai de plusieurs mois de trou. Je ne les ai jamais faits, apparemment parce que l’homme dont j’avais abîmé le visage avait la rancune tenace. Une semaine seulement après mon jugement, je fus envoyé sur le conflit le plus violent du moment, au sein d’une unité spéciale réputée pour effectuer les missions les plus tordues. L’intention était plutôt évidente, mais j’étais heureux de sortir de ma cellule et de retourner me battre. L’angoisse revint aussi. Puis, dès ma première mission sur ce nouveau monde, la terreur se fit plus forte que jamais.

J’eus la chance de naître dans une famille aisée. Cela me laissa quelques marques, notamment ma façon de parler. Des amis moins favorisés me firent souvent la réflexion que je parlais comme un bourgeois. Mes parents, eux, n’en furent jamais convaincus. Ils étaient fier de leur niveau de vie, et exigeaient un langage impeccablement châtié. C’était le genre de famille qui emploie une jeune fille au pair. Une très jolie jeune fille, aux cheveux de charbon et aux yeux de nuit. Quand elle arriva à la maison, j’avais neuf ans, et j’en tombai amoureux. Elle avait dix-huit ans, et je crois qu’elle m’aimait bien, mais de la façon dont un adulte se prend d’affection pour un enfant mignon. Je ne le compris pas tout de suite évidemment.

Pendant presque toute ma scolarité, je fis de mon mieux pour être bon en classe, pour gagner son approbation, son estime, son amour. Dans un sens, cela fonctionna puisqu'elle avait effectivement de l’affection pour moi. Son influence ne s’arrêtait pas à mes performances scolaires : je m'efforçai aussi de calmer mon caractère belliqueux. Ce fut difficile, mais je tins bon. Vers treize ans, je rejoignis un cours de boxe, car j’avais vraiment besoin de me battre. Ce fut une bonne décision, pour des tas de raisons. D’abord, ça me permit effectivement de canaliser mon énergie. Ensuite, je pus acquérir les bases du combat à mains nues, ce qui s’avéra utile pour le reste de mon existence.

Une autre conséquence inattendue pour moi, fut la durabilité de ma discipline, qui se révéla quand mon amour de jeunesse quitta finalement ma famille à la fin de ses études. Je fus triste bien sûr, et mon moral plongea pendant quelques mois. Mais étrangement, ma rigueur au travail resta la même, et je pus ainsi intégrer une bonne université. Là, j’y rencontrai ma future femme : une jolie fille, intelligente, qui abhorrait la violence, du nom d’Adèle. Elle avait les yeux verts et les cheveux châtains.

Je suivis une année de formation intense, pendant laquelle je m’ennuyai plutôt. Les journées étaient bien remplies, entre les entraînements et les corvées, mais passés les trois premiers mois, la routine s’installa. Les simulations de combats étaient assez récréatives, mais trop peu fréquentes à mon goût. De plus, il m’arrivait de temps à autre de dépasser les limites de l’exercice, chargeant mes adversaires pour leur mettre des torgnoles absolument réelles. Je perdis plusieurs jours de permission ainsi, ce qui était une peine justifiée... et me contrariait énormément.

Je pris l’habitude de fréquenter une prostituée, Nebel. La première fois que je la vis, quelque chose en elle m’attira. Je ne savais quoi exactement. Je me souvenais de son odeur, de sa peau mate, et de ses yeux comme l’oubli. Je me fâchai avec son mac après ma première passe avec elle. Je fus déçu par le combat qui suivit. Je crus l’avoir tué, mais je ne restai pas pour vérifier. Nebel ne reparla jamais de lui, et elle ne subit apparemment pas les conséquences de ma brutalité. Je crois qu’elle aimait bien mon tempérament.

Nebel était populaire auprès des soldats hommes ou femmes. Elle avait l’habitude de boire dans les mêmes bars et de se mêler aux militaires de sortie. Elle aimait beaucoup provoquer des bagarres entre quelques brutes comme moi qui n’attendaient qu’un prétexte, et compter les points, ou les poings...

Pour elle, j’étais une sorte de champion, toujours prêt à me battre pour elle. Je n’étais pas le plus fort, mais j’étais sans doute le plus enthousiaste pour entrer dans ces petits jeux. On était une sorte de couple bizarre réuni par des intérêts communs. Et comme il y avait souvent de l’argent en jeu, je gagnai quelques nuits de tendresse. Des nuits toujours plus intense que les soirées régulières. Des nuits où Nebel ne travaillait pas.

Je la vis même se battre une fois, avec un civil qui avait visiblement trop bu pour savoir ce qu’il faisait. Il était en train de provoquer Poussin, une montagne de muscle doté d’un inébranlable sang-froid et d’une gentillesse inattendue pour un tueur professionnel (ce qui sauva probablement la vie du poivrot), avant que Nebel ne s’occupe de lui. Elle lui envoya une droite qui stupéfia toute la salle. Pendant quelques secondes, le pauvre homme la fixa avec un regard chargé d’incompréhension, puis il tomba par terre. Le silence se prolongea encore un peu, puis Nebel leva son poing en criant “C’est ma tournée !”, et la soirée continua.

Grâce à sa popularité, elle réussit à assister au tournoi de boxe de la caserne, normalement interdit aux civils. Ses amitiés s’étendaient à quelques officiers pas trop à cheval sur le règlement. Je faisais partie des combattants sélectionnés. Quand je montais sur le ring, je croisais à chaque fois son regard pénétrant. À chaque fois, je sentais ma volonté de vaincre gonfler, jusqu’à entrer dans un état second. Comme dans un rêve, mes coups étaient d’une précision redoutable, et je contrais ceux de mes adversaires sans difficulté. Je finis par me retrouver en finale... contre Poussin.

Le combat fut glorieux : pendant les deux premiers rounds, je menais le rythme, enchaînant coups sur coups, esquivant, parant, contre-attaquant presque à chaque fois. Seulement Poussin n’était pas qu’une montagne de muscles. C’était l’homme le plus endurant que j’aie jamais connu. Même si mes coups l’affectaient, il ne pliait pas. Pire : même quand je parais les siens, je n’en sortais pas indemne. Je perdis le combat, en même temps que l’initiative, au début du troisième round. Ma seule chance à ce moment là, aurait été que Poussin fut plus proche du K.O. qu’il ne le montrait. Je sentais le regard de Nebel sur moi. Je devais finir ce combat. Je devais le gagner malgré mes faibles chances. Après tout, Poussin n’avait jamais eu l’air aussi mal en point...

Cet état d’esprit me fit tenir cinq rounds de plus et me permit de reprendre le dessus pendant quelques secondes. Malheureusement, la réalité me rattrapa brutalement, sous la forme d’un uppercut qui me prit totalement par surprise. À terre, mes yeux plongèrent dans ceux de Nebel toujours aussi intenses, pendant qu’elle applaudissait. Je perdis connaissance.

Lorsque je rouvris les yeux à l’infirmerie, elle était à mes côtés. Malgré mes blessures ce fut sans doute la nuit la plus euphorique de toute ma vie.
Le mois suivant, je partis pour mon premier champ de bataille. Je ne devais plus la revoir.

Quand je rouvris les yeux, mon unité était partie. j’avais dû m’assoupir plus de cinq minutes et ils m’avaient cru mort. Ma combinaison devait être plus sérieusement endommagée que je ne le pensais, sinon mon bio-moniteur leur aurait indiqué que j’étais toujours là. Ça expliquait au moins pourquoi j’avais tant de mal à bouger tout à l’heure : si les servomoteurs ne fonctionnaient plus correctement, mes mouvements étaient entravés. Mon interface optique était absente aussi, par ailleurs, ce qui confirmait mon hypothèse d’un problème d’alimentation. J’allais avoir du mal à retrouver les miens, surtout avec le brouillard...

Le brouillard ! Ça ce n’était pas normal ! Dans cette région poussiéreuse de la planète, le sol était beaucoup trop sec. La seule explication qui me vint à l’esprit fut qu’il s’agissait de fumigènes, utilisé par l’un des deux camps. Mais ça n’avait pas de sens : Tous les belligérants étaient équipés de façon à n’être incommodés par aucune tentative d’aveuglement, encore moins aussi sommaire. Alors que les bâtiments disparaissaient autour de moi, je vis une forme se rapprocher, immense et imposante.

À aucun moment je ne songeais à me déplacer. J’étais fasciné par ce que je voyais : traversant la brume, marchant au milieu des cadavres recouverts d’un linceul vaporeux, je vis se dessiner la silhouette d’une guerrière chevauchant un fauve massif, dont le garrot devait dépasser ma tête. Il avait une gueule allongée, le pelage gris et noir, et ses yeux jaunes me fixaient intensément. Sur son dos, la guerrière étaient belle et terrible. Elle avait la peau mate et de long cheveux noirs. Elle était grande et, si les formes de son armure de nuit étaient sans conteste féminines, elles impliquaient également une musculature rivalisant avec les plus gros bras de mon unité. En outre son équipement ne ressemblait à rien de ce que j’avais déjà vu et était par ailleurs fortement stylisé, jusqu’à des plumes forgées aux coudes, aux genoux et sur le casque. Ça ressemblait plus à une armure d'apparat qu’à une armure de guerre. D’autant qu’elle semblait faite d’un alliage que je ne connaissais pas, plutôt que des matériaux composites des combinaisons de combat.

Elle descendit de sa monture et vint dans ma direction. Alors qu’elle se penchait au dessus de moi je ne pus détourner mon regard de ses yeux sombres qui semblaient sonder mon âme.

“ Tu t’es bien battu, guerrier. Tu as mérité ta place au banquet des Dieux.
- Pardon ? répondis-je, incapable de penser clairement.
- Tu as continué de te battre malgré tes blessures mortelles. Mieux encore, il semble que tu aies aimé ça. Viens avec moi. Tu auras l’honneur de manger à la table des Dieux et tu pourras te battre autant que tu le désires, jusqu’à la fin des temps.”

Elle repartit vers sa monture, tandis que je me relevais enfin, comme libéré d’un sortilège, d’une pression dont je n’avais pas eu conscience plus tôt. Je mis quelques secondes à comprendre vraiment ce qui se passait. En me retournant, je vis mon propre corps étendu sur les gravas, transpercé, tailladé, brûlé. J’étais bien mort, en définitive. Cela avait été si facile... Je ne m’en étais pas rendu compte. Me retournant vers la guerrière, je la vis qui m’attendait patiemment. Elle me fit signe de monter derrière elle. En passant devant la tête de sa monture, j’eus l’impression que cette dernière me jaugeait, décidant elle-même si j’étais digne de la chevaucher. Je dûs faire bonne impression car elle se laissa enfourcher au moment fatidique.

“ Qui es-tu? demandai-je à la guerrière une fois installé.
- Je suis Mist. ” répondit-elle.

Je me laissais transporter pendant quelques minutes à travers le brouillard, considérant la guerrière, et ce que l’avenir me réservait...

“On s’est déjà rencontré?
- Non.
- Pourtant ton visage m’est familier...
- Tu l’as probablement vu dans tes souvenirs, à la place de ceux de personnes que tu as connues.”
J'eus le souffle coupé pendant quelques instant. Elle m’avait dit ça comme si ce n’était rien. Pour elle, c’était quelque chose d’habituel, mais ce n’était pas aussi simple pour moi. Et même en sachant cela, sa présence restait familière, presque réconfortante. J’étais en colère mais j’étais surtout très désorienté. Quelques instants passèrent pendant que je digérais l’information, complètement fermé au monde extérieur. Nebel... Quel avait été son vrai visage? D’ailleurs, s’appelait elle seulement ainsi? Ma mémoire me disait que oui, mais ce prénom sonnait faux à mes oreilles.

“Je... Et... C’est la seule chose qui as changé dans mes souvenirs?”

Mist ne répondit pas. L’expérience lui avait sans doute appris que c’était inutile. Les pattes de sa bête disparaissaient dans le blanc, mais j’entendais toujours nettement le son de ses pas sur le sol goudronné de la ville en ruine. Le silence était pesant. Un certain malaise monta en moi, sans que je puisse le rationaliser : J’étais mort, je ne craignais donc plus rien, alors pourquoi ce sentiment de vulnérabilité ? Perdu dans mes pensés je m’apercevais soudain que le bruit des pas avait changé. La brume devenait plus légère et le sol réapparut bientôt... De l’écorce. La continuité de l’espace n’avait apparemment pas de sens dans la mort. Ce n’était pas tout-à-fait inattendu, mais j’étais surpris tout de même de ne m’être rendu compte de rien.

Bientôt je pus admirer la splendeur de l’arbre sur lequel il devenait apparent que nous avancions. Ses dimensions étaient telles qu’il m’était impossible de comprendre l’étendue de ce que je voyais. Un nombre inimaginable de branches se dressaient fièrement avec, au bout de chacune, des milliers de mondes.

“Asgard se trouve à la cime d’Yggdrasil, c’est là que nous allons”, m’informa mon guide.

Je ne connaissais pas les noms qu’elle m’énonçait, mais il était facile de comprendre où se trouvait notre destination. Cette préoccupation écartée de mon esprit, je réussis à formuler la gêne que je ressentais depuis que je m’étais joint à Mist.

“Le combat n’est-il pas un peu fade quand on est déjà mort?
- Tu ne peux plus mourir, mais tu n’es pas invulnérable. Quand viendra la bataille finale, tu mettras ton existence même en jeu. Mais ne t’inquiète pas, je te promets que tu ne t'ennuieras pas en attendant.”

Elle marqua une pause, puis reprit avec un sourire carnassier :

“Et oui, tu auras peur.”